L’Eloge du Crime

La conscience d’un criminel n’existe que pour lui-même. Il n’a aucun état d’âme pour la victime, puisque c’est elle qui l’a provoqué.

par Vilma Kouyoumdjian le 23 décembre 2009

Article original publié en turc dans le quotidien Taraf du 28 novembre 2009

Les empires dominaient sur des espaces communs où des communautés diverses vivaient les unes à côté des autres. De nos jours, on peut dire que ce sont les sociétés pluralistes qui s’apparentent le plus de cette forme d’administration. Dans nos démocraties actuelles, le pluralisme est devenu une forme de société souhaitée et sollicitée puisqu’elle permet aux minorités de pratiquer et de s’émanciper dans leur culture et leur langue d’origine dans le cadre des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Les états et les républiques démocratiques ont opté pour le pluralisme en se dotant de constitutions qui garantissent les droits des minorités.

La République Turque qui a hérité d’une société pluraliste, a au contraire eu pour objectif depuis le début de sa création d’établir une société uniforme et elle a réussi par divers moyens à réduire le pourcentage de ses minorités autochtones à moins d’1% de sa population. Les fondateurs de la République Turque et ses successeurs n’ont de cesse stimulé chez la nation turque, la crainte de désintégration de la république face à la menace que représente une société pluraliste constituée de minorités, ceux-là même qui sont condamnés à vivre dans la cage [1] .

Les peuples qui constituaient le tissu sociologique de la Turquie ont été tour à tour opprimés, éliminés soit par ses propres dirigeants soit en remontant les communautés les unes contre les autres par des provocations. M. Onur Öymen [2] modèle de la diplomatie turque, a non seulement révélé malgré lui, l’une des pages occultes de l’histoire de la République mais il a encore divulgué l’indifférence des peuples de la Turquie face aux souffrances des autres communautés. En commençant par le plus grand des crimes organisé contre le peuple arménien, ces communautés ont été les témoins des crimes successifs mais sont restées indifférentes comme dans le dicton populaire « le serpent qui ne me touche pas, peut vivre mille ans ». Les uns sont allés au secours des autres dans certains cas mais dans d’autres, ils ont eux-mêmes participé au crime.

Quant à la mentalité qui prédomine l’Etat, c’est toujours la même : la conscience n’est valable que pour soi-même, c’est à dire pour l’ethnie turque. Par conséquent cette conscience qui interdit la requête aux droits fondamentaux des autres peuples, admet comme acquis des crimes tels que génocide, massacre, déportation, torture, tuer au gaz. Des crimes qui deviennent au fur et à mesure légitimes dans leur âme et conscience.

Cette description correspond parfaitement à l’état d’âme des criminels. Un criminel ne s’apitoie que sur lui-même, il n’a pas de remords pour la victime. A ses yeux, la victime méritait d’être supprimée puisqu’elle l’a provoqué. Après avoir commis l’acte du crime, le coupable déteste la victime parce qu’elle l’a induit à cet état de criminel et qu’elle lui rappelle son crime passé et de ce fait, il désire l’éliminer à nouveau. Le criminel est persuadé que la véritable victime c’est lui-même. Il y a désormais une confusion dans l’esprit du criminel et il commence à se réfugier dans l’identité d’une victime. Tout comme dans la question kurde ou les massacres de Dersim, le coupable et la victime ont changé de place. Dans la question kurde, dans la question arménienne les rôles de la victime et du criminel ont été brouillés et on a fait l’éloge du crime par l’exaltation d’une histoire virtuelle.

Dans le regard vis à vis de la diaspora arménienne, on constate l’expression percutante de la transformation du rôle de la victime et du criminel : Un Etat imprégné de l’esprit ittihadiste et la Diaspora… tous les deux nés au lendemain du plus grand des crimes commis. L’un évoque à l’autre son histoire en lui tenant le miroir de son passé. La Turquie qui refuse de faire face à son histoire en regardant dans ce miroir tendu par la Diaspora, veut se débarrasser de la Diaspora qui lui rappelle son histoire et son identité de criminel. Et actuellement, elle se réfugie dans le rôle de la victime en inculpant la Diaspora qui lui évoque ceux qu’elle n’a pas pu anéantir complètement en 1915. Elle pointe alors la Diaspora de coupable et la désigne de faucon.

Cette vision qui se place sans cesse en état de victime, a crée un pouvoir infecté et maladif en banalisant les crimes commis contre l’humanité entière et en rendant trouble le motif de ses crimes.

Les générations successives générées par cette République ont été endoctrinées sur les principes de valeurs négatives, la banalisation des crimes et l’éloge du crime parce que les crimes n’ont pas été nommés par leur propre nom, les motifs des crimes ont été brouillés, les victimes ont été qualifiées de dommages collatéraux ou alors l’histoire officielle a expliqué aux jeunes turcs que les victimes l’avaient tout simplement mérité.

Entre les deux guerres mondiales, l’Europe a vécu les exemples de cette idéologie et elle a payé très cher le prix. L’Allemagne Nazie qui a pris la décision d’anéantir en priorité les Juifs mais aussi les Tsiganes, les homosexuels, les noirs…avait inculqué l’idée que ces gens-là appartenaient à des races qui ne méritaient pas de vivre puisqu’ils ne faisaient pas partie du rang d’êtres humains et qu’elles entachaient le peuple allemand.

Mais avec la fin de la guerre, les pays européens ont pu se débarrasser de cette idéologie contre l’humanité grâce à des régimes démocratiques et grâce à la fondation de la Communauté Européenne (actuellement l’UE) élaborée sur des valeurs positives qui a intégré l’Allemagne en son sein avec la condition évidente que cette dernière ait admis son crime et les résultats qui en découlaient.

Tant qu’on continuera à poursuivre une politique de solution finale, tant que les valeurs positives ne constitueront pas les principes fondamentaux de la République, tant que cet Etat n’engendrera pas un Willy Brandt, la Turquie persistera à être contraire à l’esprit même de l’Union Européenne.

Si l’on veut aller dans la voie de l’Union Européenne fondée sur les principes de paix et de pardon du criminel –avec la condition que le plus grand des crimes vécu sur le continent européen ne se répète plus– et de ne plus faire l’Eloge du Crime, il faudra accepter et non pas digérer les crimes commis contre l’humanité toute entière et cesser de percevoir les politiques d’anéantissement comme seule solution.

Il ne faut pas oublier que si la Diaspora continue à tendre le miroir, elle le fait au nom des valeurs humaines et que c’est une occasion unique pour replacer la justice sur des principes du respect des biens.


[1] Du nom de Plan de Cage révélé dans le cadre des poursuites de l’affaire Ergenekon visant à éliminer des représentants des minorités en l’occurrence des arméniens. L’objectif final de ce plan était d’inculper les islamistes afin de pouvoir éliminer l’AKP, le parti au pouvoir.

[2] Le vice président du parti CHP qui a fait l’éloge des massacres de Dersim au sein de l’Assemblée Nationale, en citant comme exemple ces massacres pour résoudre la question kurde. C’est ce même monsieur qui avait organisé les immigrés turcs en Europe pour contrer la diaspora arménienne lorsqu’il était en poste à l’Ambassade de Turquie à Bonn.

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