Tragédie de Pakourian : la responsabilité géorgienne

le 4 janvier 2008

C’est la page la plus sombre de l’Histoire de la Géorgie, complice au printemps 1918 de crime de génocide. C’est aussi le "Grand Tabou", la "boite de Pandore" des relations arméno géorgiennes à ne jamais ouvrir. Si bien que pour des "Raisons d’Etats" successifs, et souvent paradoxales, cette boite reste fermée jusqu’à nos jours. En dehors d’un petit cercle d’initiés et d’historiens, peu en connaissent les détails. Peu, à un détail près : Les habitants du Djavakhk eux-mêmes !

Bien que la majorité des habitants du Djavajkhk ne connaisse pas forcément les rouages qui ont abouti à la Tragédie de Pakourian, ils en portent les stigmates dans leur chair, comme chaque descendant des survivants de 1915.

En fait, en ce mois de Mai 1918, il n’y avait pas trois fronts, mais quatre.

Hormis Sardarabad, Gharakilissa et Pach Abaran, il y avait aussi Akhalkalak…..

Le commandement turc avait deux objectifs primordiaux.

Parachever le Génocide en exterminant les derniers Arméniens d’Arménie Orientale, et atteindre le plus vite possible Bakou.

Car s’il était vrai que la Révolution d’Octobre avait donné une chance aussi inespérée qu’inattendue au Régime Jeune Turc Génocidaire, en transformant une défaite militaire et la libération effective du Yerkir dès 1916, en une victoire écrasante turque et la réoccupation de toutes les provinces perdues mais aussi Kars, Ardahan, etc. , la situation n’en demeurait pas moins critique sur les fronts européens et arabes.

Malgré ses succès en Arménie, la Turquie se savait condamnée à une défaite, sans renversement majeur de la donne.

Pour ce, il fallait à tout prix achever l’extermination des Arméniens, et espérer atteindre Bakou avant que les Alliés n’atteignent Istanbul.

Bakou, c’était d’abord la moitié du pétrole disponible en ce début de XX sc.

Mais Bakou c’était surtout et avant tout le Touran. Le Nouvel Empire L’avenir des Ottomans. Le rêve qui animait Talaate et Enver, l’un des mobiles du Génocide des Arméniens !

Or, pour atteindre Baku à partir de Kars, seuls trois accès étaient possibles.

a/ Kars - Alexandrapol – Gharakilissa – Ghazakh – Gantzak – Baku.

b/ Kars – Alexandrapol – Erevan – Nakhitchevan – Goris – Chouchi – Baku.

c/ Kars – Akhalkalak – Dzaghga – Tiflis – Gantzak – Baku.

Etant donné sa hâte d’atteindre l’objectif principal, le commandement turc, habitué désormais à ne rencontrer que des populations inaptes à la Résistance, n’hésitera pas à disperser ses forces sur quatre fronts, pour essayer toutes les possibilités simultanément.

Si les trois victoires arméniennes du printemps 1918 sont décisives, que s’est-il passé sur la route du Nord, celle passant par Akhalkalak ?

Revenons pour le comprendre au 15 Mai 1918, la chute tragique d’Alexandrapol ( Gumri).

L’Arménie n’a pas encore déclarée son indépendance. Théoriquement le SEIM existe encore, mais en pratique, après la chute de Kars par sa faute, les Arméniens n’y croient plus, et le commandement des forces arméniennes essaie d’organiser la défense du réduit subsistant de l’Arménie Orientale.

Entre temps, depuis la chute de Kars et plus tard d’Alexandrapol, le Djavakhk est désormais quasi hermétiquement coupé du reste du pays. Dès lors, le Gouvernement local envoie des appels à l’aide à la fois à ‘le Conseil National’ basée à Tiflis, mais aussi au Général Nazarpekian, commandant les troupes arméniennes.

Le Général Nazarpekian ordonne à Antranik, à cette date dans la région d’Alexandrapol, d’assurer la défense du Javakhk, en se rendant à Akhalkalak.

Or, depuis la chute de Garin, et surtout depuis Kars, les relations entre le légendaire chef de partisans qu’était Antranik et les officiers de carrière sont exécrables. Antranik reprochant aux Généraux de carrière un manque de courage, et ces derniers ne supportaient pas l’indiscipline et ses coups de têtes non moins légendaires.

Antranik se dirige donc dans un premier temps d’Alexandrapol vers le Nord, mais arrivé à Ashotsk, au lieu de passer au Djavakhk comme l’ordre lui en avait été donné, il passe dans la plaine de Lori, et se base dans l’actuel Stépanavan (alias Tchalaloghli). En effet, il estime que le danger viendra du Nord. Il veut donc résister dans les gorges profondes du Tepet et Tzoraked.

Quant au Djavakhk, il y envoie un de ses lieutenants, Hagop, lui-même originaire de la région. Celui-ci a pour mission de mobiliser en masse la population et d’organiser la défense.

La nuit suivant son arrivé à Akhalkalak, Hakop est assassiné.

Si bien que les Turcs, bien informés de l’absence de forces organisés dans la plaine du Javakhk, envoient une partie du Deuxième Corpus dirigé par Yaqub Chevki Pacha d’Ardahan vers Akhaltzkha, et une autre partie de Batoum, par les montagnes d’Adjarie vers la même Akhaltzkha.

La situation de la ville et de ses villages est désespérée, car non seulement de l’Ouest et du Sud l’ennemi avance avec des forces supérieures, mais aussi parce que depuis des semaines la route vers Akhalkalak est coupé, grâce aux Turks Mskhets, qui ont pris le contrôle de la vallée du Kour, et attaquent les villages du plateau, Vatchian et Gumbirdo.

Malgré tout, le maire Tachnak d’Akhaltzkha, devenu de fait commandant, décide de résister coûte que coûte. Refusant l’évacuation, il organise l’auto défense de la ville, et des 15 villages situés au Sud de la ville.

Il fait creuser des tranchées, rationne les vivres, organise des tours de garde, ouvre une armurerie..

Faisant leurs le slogan ‘Mah gam Azadoutioun’, les Akhaltzkhatzis décident de mourir plutôt que d’abandonner leurs terres.

Simultanément, après l’occupation d’Ashotsk, les Turcs avancent du Sud, vers les grands lacs, et envoient l’essentiel de leurs forces de Kars vers le Lac Tchelder, et de là marchent sur le col de Gardzakh le 7 Mai 1918. Ils prennent ainsi à revers les défenseurs, retranchés sur les hauteurs dominant la vallée du Kour.

Les détachements d’auto défenses, peu nombreux et mal armés, réussissent à organiser une résistance près de Gardzakh pendant une courte durée. La bataille a lieu sur les flancs du mont Kyoktagh.

Le lieutenant Arakelov, au lieu de se rendre sur le front, ‘dirige’ les opérations à partir d’Akhalkalak, 30 Km à l’arrière.

Le régiment de Géorgiens, après les ordres de Jordania et du SEIM, abandonne le front et se retire sans combattre.

De très durs combats sont menés par les détachements dirigés par des officiers de carrière démobilisés de l’armée russe, Ludwig Temirdjian, Khoren Mnoyan, Zarmayr Khanoyan, ainsi que les hommes de Boghos Apelian venu de Tiflis, et ceux d’un officier russe, Reznikov.

A ce stade, on ne se bat plus pour la défense du Javakhk, mais pour permettre aux habitants d’évacuer les villages … en catastrophe. Tout le Haut Djavakhk tombe, en l’espace de quelques jours.

Les habitants du Nord de la province, 40 000 hommes se dirigent plus au Nord, vers Pakourian et Borjom. Ceux du Sud, 35 000 hommes, prennent la Direction de Dzaghga.

La topographie du terrain, une grande plaine sans obstacles naturels joue en faveur des Turcs. Une fois franchi le col de Gardzakh, il n’y a plus de ponts d’appuis permettant une résistance. D’où la vitesse de progression de l’envahisseur et les conditions catastrophiques de la migration.

Alors que le Djavakhk est considéré comme le grenier à blé et de pomme de terre de l’Arménie, presque toutes les réserves sont abandonnées dans les caves, et les Réfugiés ont à peine pour quelques semaines de provisions.

Les 61 villages d’Arméniens migrent. Seuls restent les villages de Russes Molokans et quelques villages arméniens turcophones.

L’armée turque épaulée par les Turcs Mskhets pillera pendant des semaines les villages. Les retardataires sont massacrés par centaines. Près d’un millier d’hommes valides sont transportés en Turquie pour travaux forcés. Plus d’un millier de vieillards sont regroupés et exilés dans les camps de réfugiés de Pakourian.

Les villageois de Khorenia et Takhtcha, marchant vers Dzaghga, se laissent convaincre par des agents turcs de rebrousser chemin.

800 villageois de Khorenia et 300 de Takhtcha retournent dans leurs foyers. Les Turcs les entassent dans les étables, et les immolent vivants.

Des massacres terribles ont aussi lieu dans les villages de Metz Arakeal, Gumbirdo, Apoul, Pejano, et dans la ville même d’Akhalkalak.

Les pertes auraient pu êtres encore pires, si par endroits, malgré le peu de moyens, la population n’avait organisé de la résistance. La bataille la plus importante sera livrée par les villageois de Satkha, aux portes de leur village…

Malgré de très lourdes pertes donc, 40 000 Réfugiés parviennent à sauver leurs vies et se dirigent vers le Nord, la ville de Borjom, d’où le chemin de fer part vers Tiflis ou l’Abkhazie, la Russie.

Le passage des montagnes du Treghk, en cette période de fonte des neiges est très difficile, surtout la crête passée, dans les forets denses de Pakourian.

Quelques 35 à 40 000 autres, partis des régions plus au Sud, et du bassin du Lac Parvana se dirigent vers Dzaghga.

Le 5 Juin, avec les derniers réfugiés, les détachements d’autodéfense quittent eux aussi la région d’Akhalkalak et rejoignent Pakourian.

Mais une fois arrivés, les réfugiés et leurs défenseurs, qui pensaient trouver une main secourable, sont encerclés par l’armée géorgienne déployée à Borjom.

Son commandant en chef, le Général Artchévanitzé non seulement refuse de fournir des armes aux volontaires des détachements d’autodéfense, qui voulaient retourner combattre les Turcs, mais en plus désarme jusqu’au dernier les Djavakhktzis.

En effet, le Général géorgien déclare : ‘Désormais vous êtes sur le territoire de la République géorgienne, sous la protection de l’Armée Nationale géorgienne, et vous n’avez ni le droit, ni le besoin de porter des armes’.

Epuisés par des jours de marche, les Djavakhktzis se laissent désarmer par une armée régulière, naïvement.

Ils sont loin d’imaginer l’enfer que leur réserve le Gouvernement Nationaliste de Jordania !

En effet, conformément aux ordres reçus du Conseil National géorgien, Artchévanitzé interdit aux Djavakhtzis de s’installer dans la ville de Pakourian, qui étant une station de cure estivale, avait en cette saison des centaines de maisons vides. Il leur interdit également l’avancée vers d’autres destinations, ou de prendre le train pour aller rejoindre leurs familles à Tiflis ou en Russie

Bien vite, les Rescapés des massacres se retrouvent parqués dans des camps de réfugiés dans les forets, sans protection contre les intempéries, et encerclés par l’armée géorgienne, qui interdit tout mouvement.

L’argument qui est invoqué en premier, est le ‘risque d’épidémies’ que les réfugiés auraient pu propager dans le reste de la Géorgie. Or, c’est un argument qui est absolument non fondé à cette date, en Juin 1918.

En effet, il se trouve que les villageois de Gumbirdo avaient sauvés du ‘Yatagan’ turc les habitants de quatre petits villages géorgiens de la vallée du Kour, et les avaient évacué avec eux vers le Nord. Ces Géorgiens ayant vécus pendant des semaines avec les autres Réfugiés, sont triés un à un, et admis à l’intérieur des frontières géorgiennes.

Malgré l’hermétisme de l’encerclement d’Artchévanitzé, certaines familles avaient réussi à passer à travers les mailles du filet, soit par des chemins impraticables, soit en soudoyant les gardes géorgiens. Ils furent dénoncés à Borjom, ou à Khachouri, menottés et ramenés dans les camps de Pakourian.

Pire !

Une centaine de Djavakhktzis avaient même réussi à parvenir dans la gare centrale de Tiflis, en prenant le train. Ils furent arrêtés et réexpédiés vers ces véritables ‘Camps de la Mort’.

Il est à noter que quasiment simultanément, l’armée turque, si prédisposée à massacrer les Arméniens, épargna presque 1500 vieillards capturés dans les villages de la Plaine, les regroupa, et après les avoir épuisés en infligeant une longue marche, les fera rentrer dans les mêmes camps de Pakourian.

Il était désormais clair, que l’attitude des autorités géorgiennes avait des visées inavouables, et n’était sûrement pas motivé par des considérations d’ordres sanitaires.

L’Etat géorgien naissant, sous tutelle volontaire de l’Allemagne, alliée de la Turquie s’était concerté avec le commandement turc.

Les deux armées, turque et géorgienne, exécutaient un plan commun, simultanément, et de manière complémentaire !

Plus tard, l’argument utilisé sera les risques de Famine qu’auraient fait peser les pauvres 80 000 Javakhktzis au 2 Million d’habitants de la Géorgie, dont presque le tiers étaient des Arméniens à cette date. Or, c’est la Géorgie et son armée, qui ont pillé ces pauvres malheureux, en organisant des ‘trocs’ forcés au tout début du mois de Juin.

Ainsi plusieurs centaines de milliers de tête de bétails et touts les objets de valeur sauvés des Turcs furent ‘échangés’ entre les Géorgiens des provinces voisines de Koutaïssi, Borjom et Gori épaulés par les baïonnettes de leur armée, contre du pain qui ne suffira que quelques jours. Plus tard, ces mêmes ‘marchands’ se transforment en pillards, aidés par leur armée et leur police.

La situation dans les camps tourna de pire en pis, dès le début des premières pluies, fin Août 1918 .

Alors que jusque là, il n’y avait pas une grande mortalité dues aux maladies, et la question qui préoccupait le plus était la famine, en quelques semaines, explosèrent les épidémies comme le Cholera, la Dysenterie, la Tuberculose ou la Syphilis.

On dénombrait déjà plus de 100 morts par jour à Pakourian.

Malgré le Chaos qui régnait dans le reste du Caucase, la famine qui décimait par milliers les Réfugiés d’Arménie Occidentale, le Gouvernement Arménien ne cessa d’intercéder auprès des autorités géorgiennes, pour essayer de sauver ses compatriotes de Pakourian. Il était de même de la communauté arménienne de Tiflis, et du ‘Conseil National Arménien’ encore à Tiflis à cette date… peine perdue. La Géorgie refusera tout acheminement d’aide humanitaire, que ce soit des vivres ou des médicaments….

Les autorités de Erevan demandaient pour les Djavakhktzis, soit une permission de descendre des hauteurs glaciales de Pakourian dans la vallée du Kour, réputé pour climat paradisiaque, soit qu’on permette aux réfugiés un retour en arrière, au Javakhk, même si les Turcs s’y trouvaient encore !

Somme toute, mieux valait affronter les Turcs à main nus, que d’accepter la mort certaine orchestré par la Géorgie.

Rejet catégorique de Tiflis, qui utilise comme argument le refus au retour des Djavakhktzis qu’auraient exprimés les Turcs.

Or, à cet instant, l’Empire Ottoman, au bord de l’effondrement, avait stoppé contraint et forcé sa politique d’expansionnisme en Arménie Orientale.

L’armée turque s’était repliée de la plaine du Djavakhk, et s’apprêtait même à évacuer Kars et Alexandrapol. Quelques jours plus tard, l’Empire devait signer la capitulation de Moudros, avec les Alliés Français et Anglais.

Contactés par le Gouvernement Arménien, les Turcs, tétanisé à cette date par l’éventualité d’une vengeance arménienne, acceptent le retour des Djavakhktzis, et réfutent tout refus de leur part.

Malgré ces preuves, les Géorgiens interdisent manu militari le retour des Réfugiés au Djavakhk.

Or, les épidémies et la famine, rejoints par les tempêtes et la neige, faisaient désormais des centaines de morts par jour à Pakourian.

La population civile, et les soldats géorgiens contemplent ces malheureux squelettes agoniser, et refusent de ‘bouger le petit doigt’….

Finalement, à la veille de la signature de la Paix à Moudros, et le début du retrait turc de toute l’Arménie Orientale, la Géorgie proposera : ‘Les Javakhktzis ne peuvent retourner au Javakhk. Ils doivent soit être transportés au cœur de l’Arménie, soit en Russie’..

Ils ne restaient quasiment plus de survivant à Pakourian.

Rien que dans ce Camp, entre Juin et Novembre 1918, on dénombre 18 000 morts.

Au printemps 1919, le nombre de morts dans les camps de Pakourian, Mankliss et Dzaghga dépassera 40 000 morts…

Les pertes les moins importantes étaient dans le camp de Dzaghga. Car là, malgré l’interdictions et l’étau de l’armée géorgienne, les villageois arméniens du district, aideront au possible leurs frères.

Plus tard, à partir de la fin Novembre, des petits groupes, réussissent à se faufiler, pour commencer le retour au Djavakhk.

Mais à partir de la fin Décembre, la plupart des survivants moribonds furent forcés par l’armée géorgienne à signer des déclarations reconnaissant l’appartenance du Djavakhk à la Géorgie, et acceptation la nationalité géorgienne !

Les Djavakhtzis, qui ont sous chaque tronc d’arbre de Pakourian le cadavre d’un des leurs, se réfèrent à cet épisode en déclarant : ‘Ce que le Turc n’avait réussi à accomplir, le Géorgien l’a fait ‘…..

Dans ses mémoires, Archak Djamalian, Ambassadeur de la République d’Arménie en Géorgie, détaillera les tractations, et l’attitude cynique du Gouvernement Géorgien. Il mentionnera ‘. Nous ne détaillons pas ces faits pour raviver nos plaies, mais pour prouver que la Géorgie n’a jamais considéré les Habitants du Djavakhk ou du Dashir (Portchalou Arménien) comme des citoyens à part entière’.

F.A. Inter@ktif
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